La crise de la presse papier au Liban : vers le pays du «journal unique» ?

février 28, 2017 • Articles récents, Derniers articles, Economie des médias, Modèles économiques • by

Un ancien numéro du journal Essafir

« An-Nahar » et « Assafir » sont des journaux qui ont une place respectable dans l’histoire contemporaine du Liban. « An-Nahar » qui a été fondé en 1933 avant l’indépendance du Liban a joué un rôle clé dans la bataille pour l’indépendance ainsi que dans la période de la postindépendance. Le journal « Assafir », qui a été fondé en 1974 se voulait, quant à lui, la «voix des sans-voix » jusqu’à sa disparition en décembre 2016. Les deux journaux étaient des témoins historiques de la vie politique au Liban.

Ces disparitions au sein de la presse écrite libanaise interviennent dans un contexte de crise sans précédent qui menace l’existence même de nombreuses institutions médiatiques.  La crise s’est aggravée récemment car, au-delà des facteurs économiques, il y a les facteurs liés à la gestion de l’entreprise médiatique et de son système de propriété.

La baisse du financement et des recettes publicitaires a été aggravée par un problème de succession qui a confié des journaux prestigieux à des héritiers sans lien avec les médias. De plus, le cadre juridique libanais ne garantit pas les droits des journalistes autant qu’il protège ceux des propriétaires.

La baisse du financement politique et étranger

Parmi les raisons les plus importantes de la crise de la presse écrite au Liban, celles qui sont liées à la baisse des financements politiques et étrangers en plus de celle des annonces publicitaires. Les revenus des journaux papier libanais avant la crise ne provenaient pas de la vente au numéro ou des abonnements, mais surtout du financement que certains titres recevaient des politiciens et des partis en échange de leur soutien et de la propagande qu’ils leur font sur leurs colonnes.

Cette chute est due à un arrêt presque total du financement direct que fournissait l’Arabie Saoudite à de nombreuses institutions médiatiques libanaises. Il est notoirement connu que le royaume saoudien subit d’énormes pertes financières en raison de l’intervention militaire au Yémen, d’une part, et la baisse du prix du pétrole d’autre part. Par conséquent, de nombreux journaux libanais sont devenus incapables d’assurer leur équilibre financier, de payer les salaires des employés et d’honorer des frais d’impression et de distribution.

Le syndrome des héritiers

La fermeture du journal « Assafir » de Talal Salman, était un cataclysme pour le paysage médiatique au Liban, car ce journal se voulait «la voix des sans-voix». « Comment pourrions-nous imaginer le Liban sans presse, ce pays qui était un symbole de la renaissance de la presse dans le monde arabe ? », s’alarme le romancier Elias Khouri.

En optant pour la fermeture de « Assafir », son fondateur, Talel Salman, a voulu éviter qu’il ne subisse le sort du groupe de presse « Assayed », dont les ventes se sont effondrées après la mort de son propriétaire, Said Farihah, et du même sort subi par «Al Hawadeth » et «Al Kifah Al Arabi».  Par conséquent, la vie de certains journaux libanais est devenue liée à celle de leurs fondateurs à tel point que le journal ne survit pas à la mort de son fondateur.

C’est comme si l’équipe rédactionnelle n’a aucune valeur. Les héritiers choisissent souvent de vendre ces établissements, comme si la réussite du journal était liée à la présence de son fondateur et que le personnel éditorial était incapable de continuer à éditer ce journal après la mort de son propriétaire.

Un autre exemple est fourni par ce qui est arrivé au groupe de presse, « Mille et Une Nuits, » de feu  Melhem Karam, l’ex président du syndicat des rédacteurs, décédé en 2010 : ses héritiers en désaccord ont fermé l’entreprise sans payer les employés et les journalistes, qui se sont trouvés dans des situations difficiles, au point que l’un d’eux, Nasri Akawi, a été poussé au suicide.

De même, Nayla Tueni, rédactrice en chef du journal «An-Nahar», aurait prêté au journal 1,7 million de dollars en contrepartie d’un fort taux d’intérêt, selon un article de Ghassan Saoud intitulé «Crise d’Annahar, les Tueni mangent des raisins verts!» publié sur le site du journal électronique « Al Akhbar » et  mis à jour, le 06 Février 2017.

Nayla Tueni, petite-fille du fondateur du journal « An-Nahar » qui n’a pas de qualification journalistique, n’a pas hésité à s’auto désigner rédactrice en chef, juste après avoir hérité du journal. A l’époque du grand-père fondateur Jebrane Tueni (en 1933) et Ghassan Tueni  puis Gibran Tueni, la tache de la nomination du rédacteur en chef était assignée au directeur de rédaction.

La crise du cadre juridique

La presse écrite ne souffre pas seulement des crises du financement et de l’héritage. Des centaines de journalistes se sont retrouvés au chômage en l’absence d’une structure professionnelle capable de défendre leurs droits et de veiller à ce qu’ils ne tombent pas sous l’emprise des propriétaires des médias, dont l’unique souci est le rentabilité financière.

Le Syndicat de la presse est dédié à la protection des intérêts des éditeurs de journaux et le Syndicat des éditeurs est encore marqué par l’héritage de Melhem Karam, qui en a fait une section du syndicat des propriétaires.

Selon la même source du journal An-Nahar, ce dernier «connaît une crise financière depuis deux ans. Les plus grands perdants étaient les journalistes qui n’ont pas été payés durant 14 mois et qui n’ont aucun espoir d’obtenir la compensation financière prévue par la loi sauf s’ils démissionnent « .

L’Etat devrait intervenir pour fournir des aides directes et indirectes à la presse comme c’est le cas dans certains pays, de manière à assurer la continuité de ces institutions qui offrent un service d’information précieux pour le citoyen.

Qui connaît l’histoire du journalisme au Liban sait que ce pays était la capitale de la presse arabe, mais qui est aujourd’hui menacé d’être «le pays du journal unique » : le journal « Al Akhbar », proche du parti islamiste «Hezbollah», semble le seul en mesure de résister à la crise financière et de continuer à éditer.

Crédit Photo @5minPW

N.B:  Cet article a été publié sur le site AJO (version Arabe). Il est traduit par Yosr Belkhiria

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