Le journalisme libyen en période de transition : un passage à haut risque (Partie 1)

janvier 19, 2017 • Article Recent, Articles récents, Journalisme spécialisé, Liberté de presse et censure, Media et Politique, Media et Politique • by

Le drapeau libyen

Le drapeau libyen

Pas une semaine ne passe en Libye sans qu’un drame n’endeuille les médias : meurtres, enlèvements de journalistes, fermeture ou bombardement de sièges. Ces atteintes ont un impact profond sur la capacité de ce secteur sensible à assurer son rôle d’éclaireur, un rôle crucial en cas de guerre civile, comme c’est le cas en Libye. La situation politique et sécuritaire s’est détériorée en raison du conflit sanglant entre les milices « Fajr Libya » à Misrata (Ouest) et les forces de ‘’Amaliyet al Karama’’ (Opération Dignité) dirigée par le général Khalifa Haftar (Est) après les élections législatives de Juillet 2014  marquées par la défaite des courants fondamentalistes.

Nous pouvons dire que les vrais journalistes en Libye  exercent, aujourd’hui, leur mission, ‘’portant leurs linceuls dans les bras’’ et marchant sur la corde raide, ballotés entre vivre l’horreur ou mourir assassinés. Les Libyens avaient de grands espoirs dans la révolution du 17 Février 2011 pour construire une presse libre et indépendante et qui a un impact sur la société. Ces espoirs ont été anéantis face à l’émergence de nombreux défis dans l’environnement professionnel des journalistes.

La situation sécuritaire précaire et la division politique du pays ont influé sur la performance des journalistes et ont augmenté leur exposition à des violations graves.

La condition des journalistes: Menaces et liquidation

Les journalistes en Libye ne cessent de payer un prix exorbitant depuis le renversement de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi. Ils ne le sont pas seulement à cause de l’absence de sécurité et du nombre croissant de crimes politiques qui  ciblent les militants de la société civile, les juges et les militaires, mais parce qu’ils sont attachés à une déontologie professionnelle qui leur dicte de ne pas se compromettre avec les milices, toutes tendances confondues. Huit journalistes, dont Jomaa Osta, le propriétaire de la chaine de télévision ‘’Al Aasima’’, considérée comme la plus regardée, et son directeur de l’information Mohamad Al Houni, ont été récemment enlevés par les milices qui ont assassiné l’un d’eux.

Le caméraman de la chaîne internationale privée « Libya », Ayoub Qwaider , a également été enlevé en filmant les affrontements qui ont suivi le lancement de l’opération « Al Karama » (Dignité)  dans le quartier de Hawari au sud de Benghazi . Il a été libéré mais son matériel de travail lui a été confisqué.

Le photographe de l’Agence France Presse, Abdullah Doma , était également victime d’une attaque à Benghazi, à son retour de la capitale Tripoli, mais il n’a pas été blessé. Le même jour, deux roquettes ont été tirées contre le siège de la chaîne « Libya Addawliya » après avoir interviewé l’ancien chef  du ‘’Majles Thuwar Libya’’ (Conseil des révolutionnaires de Libye),  Abdullah Naker,  un des chefs de milices dans la région de Zintan (ouest), à propos des répercussions de l’opération militaire lancée par le général Khalifa Haftar contre les milices.

Parmi les militants les plus célèbres assassinés après la Révolution, le journaliste et militant des droits de l’Homme Abdul Salam Al Mesmari, qui a été abattu à la sortie d’une mosquée après la prière du vendredi à Benghazi. Avant l’enterrement de Mesmari, des manifestants en colère ont attaqué des sièges d’une filiale du parti islamiste « Al Adala wal Binaa » (Justice et Construction), bras politique des Frères musulmans, considéré comme l’un des principaux partis qui contrôlent le « Congrès national général » (un parlement de transition 2012- 2014).

Bien que l’ancien Premier ministre Ali Zeidan ait annoncé que le Congrès National et le gouvernement ont pris toutes les mesures nécessaires pour mettre la main sur les coupables et les auteurs de tous les assassinats, les identités des assassins de ‘’Mesmari’’ et des autres personnalités publiques n’ont pas été dévoilées jusqu’à aujourd’hui. Ces assassinats ont également touché les militantes les plus connues dont l’avocate et l’activiste Salwa Bokaikis  et Entisar Alhasayri.

L’organisation « Reporters sans frontières  » (RSF) a affirmé que l’insécurité qui prévaut en Libye a un impact considérable sur la pratique journalistique. Ces crimes rappellent l’assassinat du jeune journaliste Daïf al-Ghazal par les agents de Kadhafi dans les jours les plus sombres de la tyrannie en raison de ses critiques répétées contre son régime. La nature des violations contre les journalistes en Libye est multiforme : agressions physique contre les manifestants, enlèvements et intimidation. RSF a rapporté que trois journalistes de la télévision libyenne ont été enlevés pendant deux semaines par des inconnus. Des correspondants de la télévision libyenne et de la chaine ‘’Anabaa’’ ont également été victimes d’agression verbale et ont été expulsés des manifestations de soutien au Congrès National Général après l’expiration de son mandat. Le siège de la chaine ‘’Al Aasima’’ a été également victime de  bombardement deux fois en moins d’une semaine, ce qui a engendré la destruction d’une partie des équipements et des studios.

Cinq employés de la chaîne « Burqa »  ont été enlevés en Août 2014 à leur retour de Tobrouk (Est) où ils ont assuré la couverture de l’inauguration du nouveau parlement libyen.

Les milices de « Radaa al Khassa » dirigés par l’islamiste Abdul Rauf Kareh, ont sommé la chaine publique « Al Wataniya », un jour avant l’enlèvement de ces employés, de ne pas diffuser la cérémonie d’investiture du nouveau parlement libyen. Pour ce faire, les milices ont forcé le personnel de la chaine à quitter le bâtiment et à ne pas couvrir les activités du nouveau Parlement et à soutenir l’opération « Fajr Libya » (l’aube de la Libye), lancée par les milices de Misrata dans l’intention de contrôler l’Aéroport de Tripoli et de le libérer de l’emprise des milices de Zintan.

Le risque d’être ciblé par des milices armées n’a cessé de menacer les médias libyens depuis la chute du régime de Kadhafi. Les chaines numériques et satellitaires libyennes qui avaient l’habitude de transmettre les nouvelles de la Libye au monde entier sont devenues, elles mêmes sujets de ces nouvelles, en raison des attaques qui ont frappé leurs sièges ainsi que leur personnel.

Des organisations de défense des droits de l’Homme ainsi que la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) ont appelé les autorités libyennes à garantir la protection des journalistes, qui sont clairement visés par les milices armées, soit par l’enlèvement, soit par la liquidation. Parmi les journalistes enlevés, figurent le journaliste tunisien Sofien Chourabi et son compagnon le cameraman Nadhir Guetari, dont le sort demeure inconnu, en dépit de la campagne internationale de solidarité lancée pour leur libération.

A suivre

Remarque: Cet article a été publié en version arabe sur AJO (ar)

Crédit photo @akhbarlybia24

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