Médias Tunisiens : Du contrôle de l’Etat à la surveillance de la société civile

octobre 20, 2016 • Articles récents, Derniers articles, Ethique et Qualité, Liberté de presse et censure, Media et Politique, Media et Politique • by

 

Après avoir été pendant des décennies sous le contrôle des censeurs officiels, les médias tunisiens ont découvert la pleine liberté après la révolution de janvier 2011. L’anarchie médiatique postrévolutionnaire a posé le problème de la responsabilité et de la transparence des médias. En l’absence de l’Etat, c’est la société civile tunisienne qui vient de prendre en charge la délicate mission de la surveillance citoyenne des médias.

C’est en réponse à ce nouveau rôle de surveillance que I Watch, organisation dédiée à la transparence et à la bonne gouvernance, a publié une enquête sur les irrégularités fiscales de la chaine de télévision privée Nessma TV.

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Il ressort de cette enquête publiée le 10 juillet 2016 par I Watch que des transferts financiers douteux ont été effectués par les sociétés Nessma TV et Karoui&Karoui au bénéfice de leurs filiales au Maroc, au Canada, à Dubaï et au Luxembourg.

Toujours dans le cadre de la surveillance des médias, une autre étude plus détaillée portant sur les médias et leurs propriétaires en Tunisie, a été réalisée par Reporters Sans Frontières (RSF) et par l’association Al Khatt qui édite le  journal électronique d’investigation Inkyfada (Partenaire tunisien du consortium des Panama Papers) .

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Partant du principe que ‘’ Les médias de masse ont une grande influence sur la manière dont divers faits et thématiques sont perçus et débattus par la société’’, RSF et Al Khatt ont enquêté sur les médias tunisiens et sur l’identité de leurs propriétaires. Cette étude, publiée sur le site de Inkyfada, a révélé plusieurs irrégularités, conflits d’intérêts et tentatives de manipulation de l’opinion publique conduites par des hommes d’affaires et des politiciens tunisiens.

RSF et Al Khatt ont constaté une « concentration  de l’audience »  à travers la manipulation des études et sondages réalisés par les établissements de mesure d’audience et publiés à travers différents médias. Les mesures d’audience, fréquentes après la Révolution, ont joué un rôle important dans la connaissance de l’opinion publique durant les différentes étapes et sur plusieurs niveaux de la période de transition. L’étude a constaté que, souvent, l’objectif des commanditaires des sondages n’est pas tant la mesure de l’audience que  la manipulation de l’opinion publique.

L’étude a découvet que, malgré l’interdiction par la HAICA ( instance de régulation de l’audiovisuel)  au propriétaire d’une chaine de télévision d’être dans le même temps propriétaire d’un institut de sondage (article 8 du cahier des charges),  cela n’empêche pas les rapprochements entre les instituts de sondage et les médias. Hassen Zargouni par exemple est à la fois le propriétaire de Sigma Conseil et chroniqueur pour Al Hiwar Ettounsi.

Un deuxième résultat révélé par l’enquête : l’influence politique des contenus éditoriaux. Les médias privés, censés être indépendants, s’avèrent très partisans. Malgré l’interdiction catégorique par la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) de l’affiliation partisane des médias, les chaines de télévision et de radio demeurent sous l’influence des politiques.  Il es est de même pour les journaux et sites d’information.

L’étude a montré que la majorité des chaînes de télévision analysées (6 sur 10) a effectivement un lien direct ou indirect avec un parti ou une personnalité politique.  « Nabil  Karoui, le fondateur et ancien PDG de Nessma TV, fait à présent partie des instances dirigeantes du parti Nidaa Tounes. Larbi Nasra, fondateur d’Hannibal TV, la première chaîne de télévision privée tunisienne, a revendu ses parts avant de se lancer en politique. Il a créé un parti politique et s’est présenté à l’élection présidentielle de 2014.

« La chaîne de télévision Al Hiwar Ettounsi a également une histoire étroitement liée à la politique. Elle a été créée sous l’ancien régime par Tahar Ben Hassine, ancien opposant à Ben Ali qui a ensuite intégré le parti Nidaa Tounes . », a rapporté la même étude.

Le troisième résultat, selon l’étude, est l’absence de données sur la concentration de la propriété cross-médias.  Cette concentration a surtout été constatée au niveau de l’Etat après la confiscation des biens de Ben Ali, président tunisien déchu, et de ses proches. En fait, Parmi  les sociétés confisquées, 16 (près de 3%) sont des sociétés propriétaires ou copropriétaires de  médias  . Il s’agit notamment de la radio religieuse  Zitouna FM (100%), du groupe de presse Dar Assabah (79,62%), des radios Shems FM (70%), Mosaïque FM (13,27%) et de Hannibal TV (10%).

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Dans la Tunisie post-révolutionnaire, l’anarchie médiatique a généré un besoin de régulation , mais personne ne souhaite le retour du contrôle étatique. Les organisations indépendantes de la société civile seront-elles le nouvel acteur de la surveillance citoyenne des médias ?

Reste à s’assurer que ces organisations de la société civile, qui se présentent comme les protectrices des libertés,  sont réellement indépendantes et non instrumentalisées par d’autres acteurs aux objectifs moins nobles  qui cherchent à manipuler l’opinion publique en leur faveur et à influencer les décideurs.

 

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