Les fausses nouvelles et la désinformation : quelques exemples de l’Europe Centrale et de l’Est

mai 8, 2018 • Articles récents, Derniers articles, Ethique et Qualité, Journalisme spécialisé, Les infos du numérique, Media et Politique, Media et Politique • by

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Les manipulateurs se déplacent aussi à l’étranger, en Europe Centrale et de l’Est, et diffusent de fausses informations. Plusieurs initiatives tentent de les combattre.

Les pays d’Europe de l’Est, où la télévision domine depuis des décennies et où la culture de la lecture (des journaux) est plutôt faible, constituent un terrain particulièrement propice à la diffusion de la désinformation en utilisant les nouvelles technologies de l’information. D’après Dariya Orlova (École de journalisme de Mohyla, Kiev) et Liga Ozolina (Université de Turiba, Riga), l’Ukraine et les pays baltes continuent d’être la cible d’attaques permanentes de désinformation russe. En Ukraine, de pareilles fausses informations sont contrôlées par « Stopfake », un projet fondé en 2014 par des jeunes experts des médias locaux et des étudiants. Les opérateurs de ce site de vérification des faits ont encore beaucoup à faire. Par exemple, en décembre 2017, ils ont corrigé les fausses nouvelles  russes durant quelques jours – y compris la déclaration de l’agence de presse Sputnik selon laquelle la Commission européenne accusait l’ONU de répandre de fausses informations sur les violations des droits de l’homme en Crimée.

Conçue à partir de rien était aussi l’annonce que le Président Porochenko veut séparer le Donbass de l’Ukraine avec un mur, dit Orlova. Comme les gouttes constantes usent la pierre, chaque jour de telles histoires suggèrent évidemment au monde extérieur une «normalisation» des circonstances qui n’existe pas du tout: plusieurs chaînes russes ont diffusé que lors d’un week-end exceptionnel, il y avait une vague de touristes ukrainiens en Crimée. Le message était une autre histoire inventée. Selon la défense frontalière ukrainienne, même pas la moitié des personnes avaient franchi la frontière durant les jours cités, encore moins que le week-end précédent.

Dans d’autres pays d’Europe de l’Est, les fausses nouvelles se propagent parfois aussi comme une traînée de poudre. Par exemple, un faux rapport qui effrayait beaucoup de gens en République Tchèque et qui était souvent partagé sur les médias sociaux, concernait un nuage radioactif d’une centrale nucléaire française qui aurait contaminé l’environnement, selon Sandra Stefanikova (Université de Charles, Prague). ). En République Tchèque, des sites obscurs diffusent de telles fausses nouvelles. Leurs opérateurs restent pour la plupart dans l’obscurité. Certains, comme par exemple « prvnizpravy.cz », ressemblent à de « vrais » portails d’information.

Selon Gabor Polyák (Université de Pecs) et Michal Kus (Université de Wroclaw), dans des pays politiquement polarisés comme la Hongrie et la Pologne, l’opposition accuse régulièrement le service public audiovisuel contrôlé par le gouvernement de diffuser de fausses nouvelles. Les divisions politiques dans les deux pays sont si profondes que les partis adverses s’accusent constamment de diffuser de fausses informations. En Pologne, dit Kus, un sondage du printemps 2017 a montré que 43% des journalistes interrogés avaient eu affaire à de fausses nouvelles au cours du dernier mois.

Alors que la plupart des grands médias en Europe centrale et orientale continuent de percevoir les fausses nouvelles des médias russes comme une menace extérieure, Polyák affirme qu’en attendant, en Hongrie, la radiodiffusion publique accorde de plus en plus d’attention aux médias radiodiffuseurs de propagande russe, car la plupart des médias traditionnels sont et restent bel et bien sous le contrôle du président Orban. L’influence russe est confirmée par l’Index de vulnérabilité récemment publié par le Think Tank « Globsec ». Selon cet indice, la Hongrie et la Slovaquie sont des pays particulièrement vulnérables à la désinformation russe.

En Roumanie aussi, « les fausses nouvelles n’ont pas été inventées récemment», explique Raluca Radu, directrice du programme de journalisme de l’Université de Bucarest. Plus de politiciens qu’auparavant élaborent des théories de conspiration – et plus de journalistes ou de citoyens sont exposés à de telles manipulations. Par exemple, Livizu Dragnea, le leader des sociaux-démocrates au pouvoir, a affirmé qu’en Roumanie, comme dans d’autres pays balkaniques, que le philanthrope George Soros entretient des liens étroits avec les services secrets.

Les fact-checkers n’ont aucune chance en Roumanie de suivre les contrefacteurs parmi les politiciens, dit Radu. Même les médias confirmés utilisent parfois de faux rapports pour s’attaquer les uns aux autres. Afin de prouver les talents des Roumains en tant que créateurs de fausses nouvelles, la chercheuse fait un clin d’œil à son compatriote Ovidiu Drobotă. On dit qu’il a inventé la fausse nouvelle qui disait que le pape François a soutenu la candidature présidentielle de Donald Trump – une histoire qui est devenue virale comme peu d’autres.

La lutte contre les fausses nouvelles, sujet de discussion publique

Quiconque se souvient des photomontages de la chancelière allemande Merkel avec la moustache hitlérienne ou les emblèmes nazis en Grèce et les journaux turcs de qualité médiocre ne devraient pas s’étonner que même dans les médias d’Europe orientale, l’Allemagne et la femme la plus puissante du monde occidental, soient souvent la cible des attaques mensongères. En raison de sa taille, de sa puissance économique et de son histoire, l’Allemagne est particulièrement un bon focus pour attiser les peurs et la haine. En Europe de l’Est, par exemple, les «médias alternatifs» tiennent fermement au récit selon lequel les Allemands sont sur le point de prendre le contrôle de toute l’Europe et d’occuper les petits États voisins, rapporte Silvia Stöber, qui travaille pour « Faktenfindern » du radiodiffuseur public allemand « Tagesschau ».

Les théoriciens du complot sont bien connectés entre eux. Ils s’appuient, selon Stöber, sur des sources alternatives allemandes. Souvent, ils reproduisent à tort les médias allemands, ou ils transforment des enquêtes en ligne en une opinion représentative de la population. Par exemple, un site tchèque a cité un sondage du blog suisse « Alles Schall und Rauch », selon lequel Angela Merkel avait été élue « la plus grande menteuse des politiciens de l’année 2015 ». Selon Stöber, la fausse information a été même reprise par la chaîne publique iranienne « Press TV ». Un site web hongrois a rapporté avant les élections du Bundestag en faisant référence à une enquête menée auprès des lecteurs de « Focus », selon laquelle l’AfD obtient un taux d’approbation de 70% en Allemagne.

Sandra Stefanikova voit que les opportunités éducatives et l’identification des fausses nouvelles par des fact-checkers indépendants, représentent les étapes les plus importantes pour endiguer l’inondation. Jusqu’à présent, quelques plateformes indépendantes et quelques groupes Facebook seulement se consacrent à cette tâche. Elle a également des doutes sur le fait que le sujet se manifeste déjà en dehors des grandes villes et en dehors de groupes spécifiques, éduqués et politiquement intéressés. En République Tchèque, il y a « des rumeurs selon lesquelles Facebook veut faire quelque chose contre les fausses nouvelles », mais jusqu’à présent, rien ne s’est passé. « Ni Facebook ni Twitter n’ont de bureau en République Tchèque, à l’exception du service marketing », explique Stefanikova.

Les robots sociaux – c’est-à-dire des robots qui peuvent écrire, «aimer» et partager des messages et ainsi déformer massivement les opinions dans les médias sociaux – ne sont guère remarqués publiquement dans les pays mentionnés, selon les chercheurs interrogés. Dans le cas de la République Tchèque, Stefanikova soupçonne que cela est dû également à la langue du pays, qui ne peut pas être facilement automatisée. En Pologne, la discussion est toujours aussi axée sur le «facteur humain», y compris les trolls, explique Michal Kus. Dariya Orlova, qui a récemment publié avec ses collègues un document de recherche sur les robots sociaux, souligne encore une fois combien il est difficile de prouver l’influence des bots pour l’Ukraine.

Les observateurs des médias d’Europe centrale et orientale soupçonnent également que les utilisateurs de médias dans leurs pays sont moins impressionnés et influencés par l’essor du Kremlin que leurs voisins occidentaux. Reid Standish, qui travaille pour la revue « Foreign Policy » et qui est responsable de la Russie, l’Ukraine et l’Asie centrale, a observé une forte augmentation des fausses nouvelles et propagandes depuis l’annexion russe de la Crimée dans les pays baltes et autres pays d’Europe de l’Est et en Finlande. En particulier, la Finlande est bien armée contre de telles attaques, grâce à son fort système d’éducation publique et à une politique gouvernementale qui réagit à des attaques de propagande d’une manière régulière et professionnelle. Sa longue histoire en tant que pays voisin de la Russie pousse le pays à faire face à maintes reprises aux tentatives russes d’influencer l’opinion publique.

La meilleure  façon de se défendre n’est pas de corriger la désinformation, mais de « s’y opposer par un récit positif », explique Jed Willard de l’Université de Harvard. Il a été le conseiller du gouvernement finlandais sur ces questions et a acquis et élaboré une étude pour aider à comprendre pourquoi les fausses nouvelles se propagent de manière virale, ainsi qu’un programme de défense contre la propagande. Parallèlement, l’UE a créé son propre groupe d’experts pour élaborer des stratégies de lutte contre la désinformation. Elle essaie toujours de gagner du terrain et a commencé à fonctionner par le crowdsourcing: jusqu’au 23 février, les citoyens, les institutions et les parties prenantes pourraient soumettre leurs opinions et suggestions. Pendant ce temps, sur la ligne de front ukrainienne, selon Dariya Orlova, un certain nombre «de fausses nouvelles  fatiguées» s’est répandu, fatigue parce que le sujet n’est plus tout simplement  nouveau. Après tout, les experts des médias en Ukraine espéraient que l’Occident comprendrait enfin la menace de fausses nouvelles.

Récemment, l’Institut Reuters pour l’Etude du Journalisme (Université d’Oxford) a publié une «fiche d’information» sur les fausses nouvelles en Europe. Il relativise leurs effets. Cependant, cette analyse se concentre sur la France et l’Italie. Selon cette recherche, aucun des faux sites d’information n’a atteint l’année dernière, plus de 3,5% du nombre total des utilisateurs en ligne chaque mois. La plupart d’entre eux ont eu moins de 1% des utilisateurs. Ce qui signifie que leur portée vient après les médias de masse traditionnels. Même le temps passé sur des sites web pareils est limité.

 

Remarque : Cet article traduit par Nouha Belaid, est un extrait actualisé du nouveau livre de l’auteur « Die informierte Gesellschaft und ihre Feinde. Warum die Digitalisierung unsere Demokratie gefährdet « (La société informée et ses ennemis, pourquoi la numérisation menace notre démocratie ?), Cologne: Herbert von Halem Verlag. Les cinq chercheurs mentionnés dans l’article sont membres de l’Observatoire Européen du Journalisme (https://en.ejo.ch/ ): Gabor Polyak (Université de Pecs, Hongrie), Dariya Orlova (École de journalisme Mohyla, Kiev), Raluca Radu (Université de Bucarest, Roumanie), Liga Ozolina (Université de Turiba, Riga) et Sandra Stefanikova (Université de Charles, Prague).

 

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