Media Forum de Rome : les médias dans la tourmente

décembre 4, 2017 • Articles récents, Derniers articles, Economie des médias, Économie des Médias, Modèles économiques • by

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« No order, new media, new threats », c’est ainsi que la présidente de la RAI, Monica Maggioni, a résumé la thématique du Forum Médias organisé le 29 Novembre à Rome à l’occasion de la 3ème conférence annuelle sur le dialogue méditerranéen (MED 2017).

Cette rencontre a réuni une vingtaine d’intervenants du Nord et du Sud de la Méditerranée, invités à apporter un regard croisé sur les mutations actuelles des pratiques médiatiques et les réponses expérimentées dans les différents pays.

Les nouvelles menaces

Pour Roxane Farmanfarmaian, de l’Université de Cambridge, qui a présenté les résultats préliminaires d’une recherche comparée menée par son université en 2013 dans trois pays sud-méditerranéens (Maroc, Tunisie et Turquie), les révolutions du « Printemps Arabe » ont provoqué un « changement de paradigme » :

• Les nouveaux visages de la censure : Après la chute de plusieurs régimes autoritaires, on a cru que la liberté d’expression était acquise mais l’étude infirme cette croyance largement partagée et révèle les nouvelles lignes de la censure qui sont au nombre de trois:

– Les questions liées à la religion musulmane
– La moralité et la décence publiques
– L’ordre public, la sécurité nationale et la lutte contre le terrorisme.

• L’envahissement des réseaux socio-numériques : Les gouvernements sont en train de se réapproprier ces réseaux et de les utiliser à leur avantage, pour accroître leur surveillance de la société et pour propager de fausses nouvelles. Exemple éloquent : on a vu des femmes développer un discours très conservateur (sur la place de la femme dans la société) à travers des supports très modernes (les médias sociaux) ;
• Les tendances à la concentration des médias ou « l’effet Berlusconi » : cette tendance est esquissée dans les trois pays de l’échantillon mais elle se décline de manière différente d’un pays à l’autre ;
• La montée de l’activisme 2.0 des jeunes et la fragmentation des publics : avec la multiplication des plateformes numériques, chaque segment du public se connecté sur ses sites de proximité socio-affective et se détourne des médias de masse « socialisants ».
• Le lancement de chaînes islamistes : créées alors que les partis islamistes étaient au pouvoir dans les trois pays, ces chaînes ont connu des fortunes inégales, selon cette étude, dont la version complète sera publiée en 2018.

Ruptures et tentatives d’adaptation

Les médias du « Sud » doivent désormais faire face à un double défi : la censure et le Web. Confirmant la réalité de la censure en Turquie, Ipek Yezdani, la correspondante diplomatique du quotidien Hürriyet en déplore la conséquence la moins visible mais la plus grave: l’autocensure des journalistes.

De son côté, l’iranien Abas Aslani, DG du département de politique internationale à Tasnim News Agency, rappelle que les réformistes sont bannis des médias dominants en Iran et n’ont pu diffuser leurs messages qu’à travers les réseaux socio-numériques.

En Egypte, d’après Abdellatif El Menawy, directeur du quotidien cairote Al Masry Al Youm, la reprise en main des chaînes privées par les autorités a dissuadé les investisseurs de l’industrie des médias, car le statut de propriétaire de chaîne n’offre plus de protection pour son titulaire.

Mouna Mtibaa, rédactrice en chef à l’agence TAP (Tunisie), a expliqué les difficultés à transformer un média d’Etat en un média « public » dans le contexte de transition que vit la Tunisie depuis 2011 et indiqué que le secteur médiatique public reste important et influent .

S’agissant des bouleversements introduits par Internet et les « médias sociaux », le souci est partagé, mais les réponses des participants divergent.

Pour Iman Sabbah, la correspondante de la RAI à Paris, la concurrence des « médias sociaux » est une réalité, car, affirme-t-elle, « les politiciens italiens préfèrent désormais s’adresser directement au public via Twitter que de nous parler à nous, médias traditionnels ».

Pour Noel Curren, nouveau DG de l’Union Européenne de Radiodiffusion (EBU), la sonnette d’alarme doit être tirée car deux ou trois plateformes de « médias sociaux » accaparent une telle influence que cela devient problématique. A partir de sa position de protecteur-en-chef de l’audiovisuel public européen, il souligne l’urgence de mettre en place une régulation, car les chaînes publiques ont entamé une « bataille pour la survie ».

Mais pour Simon Wilson, éditeur des news bureaux de la BBC en Europe, la réponse aux défis des « médias sociaux » devrait être cherchée du côté de l’amélioration de la qualité des programmes des chaînes publiques. Abondant dans le même sens, David Hearst, rédacteur-en-chef de Middle-East Eye (Londres), estime que les chaînes traditionnelles, autant publiques que privées, ont échoué dans leur traitement des grands événements et appelle à un « retour aux fondamentaux du journalisme ».

Christine Bouhajiar, directrice du desk Europe à l’AFP, partage cet avis et admet qu’il faut« renforcer notre crédibilité » en travaillant sur les priorités suivantes :

– La dénonciation des fausses nouvelles
– La vérification des faits
– Le data journalism

Pour sa part, Nadim Ladki, rédacteur-en-chef du Daily Star (Beyrouth) se démarque des autres intervenants et se déclare « optimiste » quant à la survie des médias traditionnels. Ladki avance deux arguments l’appui de sa thèse :

– Le retour du public vers les médias professionnels, en raison des abus commis sur les réseaux sociaux qui les ont discrédités en tant source crédible d’information.

– Les médias traditionnels peuvent aussi bien être des « médias nouveaux » grâce à leurs services en ligne.

Intervenant dans le débat, Samia Cherif, DG de Huffpost Maghreb  (basé à Tunis) a abordé la question du modèle économique des journaux électroniques « pure players », qui ont aussi leurs problèmes. Constant que la grande part des budgets publicitaires vont vers Facebook, elle s’est interrogée sur les sources de financement à explorer par des médias en ligne, telles que la publicité locale et le E-Commerce.

En guise de synthèse de ces échanges entre panélistes venant de positions et de pays différents, Noel Curren a rappelé que le « modèle digital » est maintenant présent partout et que ce sont les fournisseurs de contenus qui cherchent l’intérêt commun (common ground) à toutes les plateformes.

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